Certains achètent leurs livres selon la couverture, d’autres leurs disques selon la pochette. D’aucuns iraient voter aux présidentielles selon l’affiche ? Non, impensable. Sinon De Gaulle aurait perdu en 1965 et Pierre Juquin aurait gagné en 1988. La preuve en images collées au balai.

1. 1965 / Jean Lecanuet
« En famille écoutez Jean Lecanuet à la télévision »

Le JFK de Seine-Inférieure (76) tente sa chance en 1965, se gaufre, mais révolutionne la com’ politique gauloise (avec son gourou Michel Bongrand, ancêtre de Séguéla). Gros (sic) sur le slogan. « Écoutez » la télévision ?… Le reste est délicieux. Comme un mode d’emploi de grille-pain Moulinex.

2. 1965 / Charles de Gaulle
« J’ai 7 ans laissez-moi grandir »

Le sens « gaullien » de cette affiche (conçue par la paire de graphistes Lefor-Openo, et validée par le Général en personne) échappa à beaucoup de Français à l’époque, convaincus qu’ils étaient en face d’une publicité pour la Chicorée. Comment leur en vouloir ? Esthétique babebibobu (alors qu’on attend des résistants au poteau), slogan sirupeux (alors qu’on attend des invectives patriarcales), message abscons (alors qu’on attend du bon-sens-près-de-chez- nous). Pas très gaullien tout ça. Et puis l’enfance c’est pas gaullien non plus, l’enfance, c’est la chienlit… Bref, un bide, un ballotage et un mai 68. La win Charles !

3. 1969 / Parti communiste Français
« Blanc Bonnet, Bonnet Blanc »

Chef-d’œuvre d’humour marxiste, tendance Harpo. La pose vaudevillesque cache une dialectique imparable épousant parfaitement la consigne d’abstention du PCF au second tour des élections de 69 (cette phrase est déposée à la SACEM). Bien que le slogan « S’abstenir c’est agir contre la réaction » soit un décevant « pay-off » et que la reprise du bon mot de Jacques Duclos (« Blanc bonnet, bonnet blanc ») ne soit que syndicale, c’est l’aspect cinématographique de l’affiche qui retient ici l’attention, ce côté « buddy movie » goguenard (Le Corniaud n’est pas loin, La Gueule de l’autre arrive).

4. 1969 / Georges Pompidou
« Les Jeunes veulent Pompidou »

Déformation visuelle, malléabilité des formes, sensation d’euphorie… Le tout menant à une irrépressible envie de Concorde ? L’affiche ciblée « Grand Duduche » de la campagne de Pompidou en 1969 est une véritable incitation à la consommation de LSD. Hallucinant.

5. 1974 / Valéry Giscard d’Estaing
« La paix et la sécurité »

C’est la fille cadette de VGE, Jacinthe (pull shetland), qui apparaît ici de dos, écoutant son père (cravate tricot) lui raconter quelques « Contes et légendes du serpent monétaire ». « J’ai voulu que ma fille soit présente sur les affiches, car je trouve qu’une photographie de moi tout seul aurait fait triste » dit alors l’étalon de Chamalières, allant à l’encontre de l’avis de ses conseillers d’Havas. Finalement, VGE estimera que l’impact de cette affiche novatrice sera l’une des six raisons de son succès en 1974. Nous ne connaissons pas les cinq autres. Mais comme disait Eddie Cochran dans « C’mon Everybody » (1957) : « Who Cares ? »

6. 1981 / Georges Marchais
« L’anti-Giscard »

La classe « Internationale ». Belle photo, slogan qui persifle, caution Billancourt assurée (l’effet « casque de chantier »), sourire franc sans ostentation. Un communisme à visage humain, franchouillard, mais graphique (Marchais, cet esthète méconnu, exigea pour ses funérailles que « Bitches Brew » de Miles Davis l’accompagne dans sa dernière demeure. Véridique.)

7. 1981/ Jacques Chirac
« Maintenant, il nous faut un homme de parole »

« Crédibilité, crédibilité » semble se dire, dans son for intérieur, Jacques Chirac sur cette affiche. Regard possédé par le vide, lunettes oversized (Dior style), mains vaticanesques, cadre pro (Hôtel de Ville, ligne 1), broom-in-the-ass, le maire de Paris d’alors tente de montrer un visage plus calme que celui d’agité notoire qu’il trimballe à l’époque (« Tu sais que Chirac prend de la coke ? » étant l’une des rumeurs les plus entendues à l’époque). Le slogan est bouleversant d’autodérision. La photo est signée Helmut Newton.

8. 1981 / François Mitterrand
« La force tranquille »

L’important c’est la POSE. Tout a été dit sur « La force tranquille ». Mais peu savent que ce n’est pas Jacques Séguéla qui a trouvé ce slogan, mais Mitterrand lui-même. Les preuves ? Dés 1977, dans un livre intitulé Politique, le futur président écrit, évoquant sa captivité en Allemagne en 1942, « Sur le chemin du retour, nous longeâmes la Saale (une rivière − NDLR), vive et pressée. (…) Tout continuait autour de moi d’affirmer le triomphe de la force tranquille. » Il récidive la même année lors de la soirée électorale du deuxième tour des municipales : « J’éprouve une sorte de force tranquille en moi-même, qui est exactement l’expression de ce que représente aujourd’hui la gauche en France. » Comme quoi, si à 80 ans on n’est pas un imposteur, c’est qu’on a raté sa vie.

9. 1988 / Pierre Juquin
« Pour que ça change, pour ça bouge »

Un grand détournement de couvertures de « Série Noire » pour visuel partisan ? Du civisme, de l’humour ET de la culture. La poilade DISSIDENTE. « Pas d’orchidée pour Miss Trotskich ? » Sans déconner, Pierre Juquin (ce nom n’a pas été mentionné dans la presse internationale depuis 1988) goes Monty Python ? On s’incline. Comme dirait Georges (Marchais) : « What else ? » 2,10% des voix.

10. 1988 / Raymond Barre
« Il n’y a pas un fauteuil à occuper. Il y a un travail à faire »

Pas mal, mais c’est quand même mieux de bosser assis non ?

11. 2002 / Jean-Marie Le Pen
« Cap Le Pen »

Entre « Captain Igloo » et « Le thon c’est le steak de la mer », son cœur balance. Avec le numéro du service consommateurs, en bas à droite, pour les réclamations.

12. 2007 / Arlette Laguiller

Soit on disserte sur l’esthétique mormone/fin de rouleau/la vie-s’est-arrêtée-en-1971 du visuel (c’est possible, c’est drôle, et vous pouvez très bien le faire tout seul). Soit on observe, de façon plus circonstancielle, l’utilisation du refrain « gauche molle » (dont la cover de Martine Aubry fit un énorme tube fin 2011), qui dès lors fera apparaître Melle Laguiller comme une parolière visionnaire aux yeux de l’histoire. Tremblez braves gens.

Christophe Ernault

Article paru dans Schnock n°2

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Schnock n°2 – Amanda Lear

« On va tous devenir Chinois ! »

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